Itinérance: financer le logement sans financer le chemin, c'est briser la chaîne
Nicolas Quirion de Plein Milieu dénonce un manque de financement mettant en péril les services aux personnes vulnérables offerts par cet organisme du Plateau.
Nicolas Quirion de Plein Milieu dénonce un manque de financement mettant en péril les services aux personnes vulnérables offerts par cet organisme du Plateau.
Par Nicolas Quirion, Directeur général de Plein Milieu.
Cet organisme du Plateau-Mont-Royal bâtit depuis plus de 30 ans des relations de confiance avec les personnes utilisant des drogues, en situation d'itinérance ou à risque de l'être ainsi qu'avec les jeunes de 12 ans et plus, dans une perspective de réduction des méfaits, d'information et de prévention.
Le programme de stabilité résidentielle Plein Logis, que gère notre organisme, obtient du soutien gouvernemental. Nous nous en réjouissons.
Cependant, les instances gouvernementales ont refusé à 93 % le financement de notre Centre de jour et de soir, celui qui prépare les personnes à y accéder.
Par souci de cohérence et de saine gestion des fonds publics, on ne peut pas financer la destination, sans financer le chemin nécessaire pour s’y rendre.
Depuis l’ouverture du Centre de jour et de soir, en 2025, la croissance de la fréquentation a dépassé toutes nos projections.
On anticipait environ 300 visites par mois. Nous en accueillons aujourd’hui près de 1 600 par mois, soit cinq fois plus.
Devant cette demande déferlante, nous avions même commencé à envisager d’étendre nos heures d’ouverture.
Or, nous venons d’apprendre que seulement 7% des coûts liés à notre Centre de jour et de soir seront financés. Il devient donc impossible de maintenir nos services actuels.
La situation est critique, et la date butoir approche: il nous faut un signal clair du gouvernement provincial avant le 1er avril, faute de quoi nous devrons réduire nos heures d’ouverture, plutôt que les augmenter comme la demande l’exige.
Notre Centre est beaucoup plus qu’une chaise au chaud. C’est un carrefour où des intervenant·es travaillent avec chaque personne à ses objectifs propres: recherche de logement, réduction des risques, accès aux soins, douches, lits, buanderie, ordinateurs, mais surtout, un lien de confiance que l’on bâtit dans la durée.
Si nous devons réduire nos heures, des centaines de personnes par mois n’auront plus accès à notre Centre. Ces personnes ne disparaîtront pas pour autant: iels se retrouveront dans les bibliothèques, les stations de métro, les parcs.
Pourtant, ces lieux sont déjà sous pression. Leur fréquentation par des personnes en grande vulnérabilité, sans accompagnement, va exploser.
De plus, dans ces espaces, il n’y aura personne pour leur distribuer du matériel de consommation sécuritaire, personne pour administrer de la naloxone en cas de surdose, et personne adéquatement formé pour les accompagner.
Le chemin qui mène à un logement stable ne se parcourt pas en ligne droite.
Il commence souvent avec un·e travailleur·euse de rue, sur le terrain, se poursuit dans notre Centre où la confiance s’installe, et aboutit éventuellement au programme de stabilité résidentielle. Couper le maillon intermédiaire du Centre, c’est couper la chaîne et invalider le financement octroyé pour le volet de stabilité résidentielle.
Les exemples sont innombrables, mais en voici un qui illustre bien le travail nécessaire pour réussir la sortie de l’itinérance:
Après plus d’un an à patiemment bâtir un lien de confiance avec notre équipe, un de nos participants a finalement pu s’ouvrir sur ses troubles de santé mentale et accepter d’être mis en contact avec un infirmier praticien spécialisé du CIUSSS. Sans ce temps, sans ce lieu, sans ces intervenant·es, cette ouverture n’aurait pas été possible.
Le coût annuel estimé d’une personne vivant dans la rue au Québec est de 72521$: services d’urgence, hospitalisations, hébergement temporaire, judiciarisation. Ne rien faire coûte cher, humainement et collectivement.
Le financement de notre Centre coûte infiniment moins cher que les services qui devront prendre le relais si nous réduisons drastiquement nos services: l'ajout d’agent·es de sécurité, de policier·ères et de paramédics dans les espaces publics.
De plus, aucun de ces services n’offrira l’accompagnement à long terme qui est requis pour réussir ces démarches, ce que notre Centre rend possible.
La ville de Montréal, dont ce n’est pourtant pas le mandat principal, continue d’investir en itinérance. Le gouvernement provincial doit suivre cet exemple et être aussi proactif.
Les besoins sont démontrés, les demandes sont déposées: il ne faut pas attendre un nouvel appel à projets dans quelques mois. L’argent doit être accessible maintenant.
Notre Centre dessert également des personnes qui consomment des drogues et qui viennent récupérer du matériel de consommation sécuritaire.
Si nos heures de services sont coupées, ces personnes pourraient utiliser du matériel souillé, avec les risques de santé graves que cela implique et surtout, des coûts faramineux pour notre fragile système de santé publique.
Madame la Ministre Bélanger, nous vous demandons d’agir avant le 1er avril afin d’éviter une réduction des heures de notre Centre et donc un plus grand défi dans les lieux publics.
Plus de 4500 voisin·es lisent nos infolettres gratuites chaque semaine.