Le viaduc Rosemont-Van Horne: un refuge pour la contre-culture
Sous la structure en béton se cache une vie culturelle informelle et unique que des artistes, graffiteurs et musiciens craignent de perdre alors que le viaduc arrive en fin de vie utile.
Sous la structure en béton se cache une vie culturelle informelle et unique que des artistes, graffiteurs et musiciens craignent de perdre alors que le viaduc arrive en fin de vie utile.
Depuis sa construction au début des années 1970, le viaduc Rosemont-Van Horne permet aux véhicules et aux piétons de franchir le chemin de fer du CPKC pour se rendre de La Petite-Patrie au Mile End, et vice-versa.
La structure n’est cependant pas qu’une simple route. Elle sert aussi de toit pour des pratiques et des événements culturels indépendants.
«C’est quand même un haut lieu [de la contre-culture] pour les Montréalais et Montréalaises», affirme la directrice adjointe aux politiques chez Héritage Montréal, Taïka Baillargeon.
Questionnée sur le rôle de ce viaduc, qui arrivera en fin de vie utile en 2030, elle souligne que celui-ci favorise d’importantes possibilités créatives.
Les propos de Mme Baillargeon font écho à ceux de Thomas Bouquin, qui a commencé à fréquenter l’espace sous le viaduc Rosemont-Van Horne alors qu’il était à l’université.

Le lieu l’a éventuellement servi pour des projets de photo, puis il est carrément devenu le sujet de son mémoire de maîtrise.
«La partie inférieure du viaduc crée des zones qui ont un potentiel d'appropriation extraordinaire pour la population montréalaise», lance-t-il, disant voir d’un bon œil l’existence de tels lieux à vocation «non déterminée».
«Ça crée un lieu où les gens peuvent se retrouver et organiser des événements librement», poursuit-il, évoquant des projets communautaires et des œuvres d’art menés par le centre d’artistes Dare-Dare.

Pour le graffiteur DEEP, l’espace sous le viaduc Rosemont-Van Horne est un «endroit légendaire» qu’il a l’habitude de fréquenter, même s’il n’est pas du quartier.
«C’est un des derniers espaces dans ce genre-là», avise-t-il, conscient de l’avenir incertain de la structure.
L’endroit est également porteur de souvenirs alors qu’en 2019, lui et Sobez, avaient remporté un concours de graffiti sur les piliers qui soutiennent le viaduc.

Au-delà des graffitis qui ornent le dessous du viaduc, on peut également y voir des sculptures, dont quatre de l’artiste JUNKO.
«Les viaducs et les ponts jouent un rôle important en ce qui concerne la culture do-it-yourself (faites-le vous-même) des skateparks, de l’art de rue et du graffiti», estime l’artiste urbain.

Il dit avoir développé un sentiment d’appartenance et de lien communautaire en fréquentant le skatepark Van Horne.
L’artiste, qui intègre le recyclage de matériaux délaissés à sa pratique, apprécie les aspects «négligés» et délaissés qu’il observe aux alentours des voies ferrées.
«Je trouve que ce genre d’environnement est propice pour mes installations.»
Les espaces sous le viaduc sont aussi connus pour accueillir des événements musicaux. Le festival Pop Montréal y avait justement organisé des bridge burners, où des DJ se sont produits, vers la fin des années 2000.
«Personne ne s’occupait de ce secteur-là», se remémore le directeur des opérations, Eric Cazes. Son organisme festivalier est toujours bien présent dans le Mile End, mais a délaissé l'espace sous le viaduc en 2009 pour des terrains adjacents.
Cependant, le viaduc sert encore d’abri pour des spectacles et des raves, souvent organisés sans autorisation officielle.
C’est le cas des prestations de musique hardcore organisées par MTLHC Collective, qui a pris l’habitude de fréquenter l’espace sous le viaduc depuis la pandémie de Covid-19.
«C’était difficile d’avoir des salles de spectacle. Il y en avait quelques-unes qui avaient fermé», explique Antoine J. Vez, membre du collectif. Les lieux restants étaient donc plus convoités et souvent coûteux.

Cocktail Sonore, un collectif qui regroupe des DJ, a aussi adopté les lieux en contexte pandémique, sans obtenir de permis. Depuis ce temps, il organise des raves une fois par saison, sous le viaduc, du côté de La Petite-Patrie.
Pour Félix Thouin, membre du collectif, le viaduc Rosemont-Van Horne sert de passerelle pour des artistes émergents. Il leur permet d’acquérir de l’expérience en tant que «deux de piques» pour ensuite intégrer des bars et autres lieux de diffusion officiels.
Pour illustrer ses propos, M. Thouin affirme que l’existence d’un festival comme Mutek serait impossible sans des lieux de rencontres culturelles comme le viaduc.
«Ça nous a permis de construire une communauté artistique», ajoute-t-il. «C’est vraiment important qu’on reconnaisse l’importance de ces milieux-là dans l’écosystème créatif montréalais.»

Alors que plusieurs témoignages recueillis notent une récente multiplication des interventions policières sous le viaduc, d’autres estiment plutôt que les relations sont bonnes avec le voisinage et que les policiers restent tolérants.
Félix Thouin de Cocktail Sonore explique que parfois, il y a même des passants qui se joignent aux événements.
«C’est un point de rassemblement naturel», affirme-t-il.
L’artiste urbain DEEP estime quant à lui que les agents du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ont été tolérants face aux activités auxquelles il a pris part sous le viaduc. «Ça reste un endroit de partage et de respect», souligne l’artiste visuel.
«On n’a jamais eu de problème avec la police», indique également Kassiel Barrera qui s’est servi du site adjacent au skatepark pour vendre des produits de sa marque, Solide Skateboard, et organiser des événements.

«On n’a pas de magasin ni de ressources abondantes», souligne-t-il. Une autorisation officielle pour occuper l’espace public d’une telle manière était également hors de prix pour lui.
Étant respectueux de son environnement et du voisinage, il dit avoir développé un bon rapport avec la police.
Du côté du SPVM, on dit ne pas avoir observé de recrudescence de plaintes liées aux activités sous le viaduc, alors que l'arrondissement de Rosemont–La Petite Patrie dit n'être intervenu qu'une seule fois en juillet 2025 pour annuler un événement.
Il s'agissait vraisemblablement d'un concert organisé par MTLHC Collective, qui avait dû être déplacé.
«Pour les événements avec amplification sonore, il faut faire une demande de permis d’occupation», souligne Katia Decorde, chargée de communication.
En plus d'avoir organisé une performance sous le viaduc, Laurence Beaudoin Morin s’y est aussi rendue en tant que spectatrice.
«On se sent safe. On se sent caché pour vivre des situations alternatives à la ville», explique-t-elle.
Dans un contexte où la structure tire à la fin de sa vie utile, elle se soucie de la perte d’endroits où les formes de culture plus marginales peuvent se manifester.
Antoine J. Vez souligne que c’est un lieu important de découvertes culturelles, qui est accessible gratuitement aux personnes de tous âges.
«Quand j’étais très jeune, j’y allais déjà pour voir beaucoup de spectacles underground, indépendants», se remémore-t-il. «C’est vraiment un centre culturel de la ville, pour moi.»

Beatrix Hooton, qui a 15 ans et qui a déjà assisté à de nombreux spectacles sous le viaduc, estime d’ailleurs qu’il n’y a pas assez de lieux de diffusion accessibles à des personnes de son âge à Montréal.
«La vibe là-bas est vraiment libre. Il y a vraiment une communauté qui s’est créée», indique-t-elle au sujet de l’espace sous la passerelle. «C'est un endroit important pour moi, puis pour la jeunesse montréalaise.»
De son côté, DEEP souhaite que les impacts sur la culture et les lieux pouvant être fréquentés par des jeunes soient pris en considération lors de décisions d’ordre urbanistique.

Eric Cazes, de Pop Montréal, se montre cependant moins inquiet pour la vie culturelle qui s’est manifestée autour de la structure.
«L’art va continuer de survivre, qu’on le veuille ou non», estime-t-il, même s’il considère que d’autres types d’espaces pourraient être souhaitables.
Cela dit, il se montre tout de même attaché au viaduc Rosemont-Van Horne, «même si les gens le trouvent vraiment laid. Je trouve que ça fait partie du look Mile End Nord.»
Alors que Montréal s’apprête à étudier les options de remplacement du viaduc, Kassiel Barrera tient des propos moins nuancés.
«C'est sûr que ça me briserait le cœur de ne plus avoir ce viaduc.»
Et vous, quel avenir aimeriez-vous réserver au viaduc? Vous êtes invités à partager votre opinion et poser vos questions lors de notre table ronde participative prévue le dimanche 15 mars à la bibliothèque Mordecai-Richler.
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