Patrouille à pied dans Le Plateau: prévenir en créant des liens

Découvrez le quotidien de deux agentes du SPVM qui parcourent Le Plateau-Mont-Royal à pied pour rencontrer et aider résidents, commerçants et personnes sans domicile fixe.

Les deux agentes dépassent l'entrée de l'organisme La porte ouverte, sur l'avenue du Parc.
Isabelle Morin et Véronique Brazeau font équipe depuis 26 ans au sein du SPVM. – photo: Devin Ashton-Beaucage
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Contrairement à la plupart de leurs collègues, les agentes Isabelle Morin et Véronique Brazeau n’ont plus pour mission principale de répondre aux appels 911. 

Depuis 2015, elles patrouillent Le Plateau-Mont-Royal à pied, ce qui leur permet de tisser des liens avec de nombreuses personnes qui sillonnent l’arrondissement.

Mon Plateau a accompagné les deux policières du poste de quartier 38, qui couvre tout l’arrondissement du Plateau, lors d’une journée de patrouille au début du mois de février.

Premier arrêt: la station de métro Mont-Royal

En quittant le poste de quartier 38 du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), situé tout près du parc La Fontaine, Isabelle Morin et Véronique Brazeau se rendent à la station de métro Mont-Royal. 

Sur la rue Rivard, près de l’édicule, l’agente Brazeau aperçoit une femme en situation d’itinérance.

Habituée à des réactions plutôt agressives de cette dernière, la policière est surprise de recevoir une réponse douce et souriante de la dame dont le cœur semble allégé par le temps relativement chaud. Dans les derniers jours, le mercure s’était obstiné à plonger en deçà de -15°C.

«Ça fait du bien de te voir en forme», lance l’agente Brazeau, avant de faire son entrée dans l’édicule du métro et de sonder l’espace souterrain avec sa collègue.

On voit les agentes de dos, avec l'intersection Berri–Mont-Royal devant elles.
Isabelle Morin et Véronique Brazeau se dirigeant vers l'entrée de la station Mont-Royal. – photo: Devin Ashton-Beaucage

«Quand on a commencé la patrouille à pied, on a rencontré tous les partenaires du secteur, tous les commerçants, on a fait du porte-à-porte, donné notre carte de visite et expliqué le projet pilote», raconte-t-elle. 

La réaction de la population a été plus positive que lorsqu’elles ont patrouillé dans un véhicule, estiment les deux policières. L’effet de proximité créé par le retrait de la carrosserie automobile, qui a pu être perçu comme une barrière, a réduit les inhibitions de certaines personnes à venir vers elles. 

«Puis, elles étaient contentes de nous voir», souligne Véronique Brazeau. «En prenant les devants comme ça [...] ça libère le 911.»
Les deux policières marchent de dos, à proximité des escaliers.
L'agente Isabelle Morin suit sa coéquipière sur le quai du métro Mont-Royal. – photo: Devin Ashton-Beaucage

Après avoir salué le préposé de la tabagie, les deux agentes se rendent sur le quai du métro Mont-Royal. Là, elles trouvent un homme couché sur un banc et prennent de ses nouvelles.

Il dit avoir été l’objet d’une plainte liée à sa présence dans le stationnement du concessionnaire Audi, au coin de Saint-Grégoire et Saint-Hubert. Les trois discutent de la situation pendant quelques instants avant que les policières ne retournent à la surface.

En chemin, elles croisent Mary, une femme inuite qui dit avoir quitté sa communauté nordique pour Montréal il y a de cela sept ans.

Notant la légèreté de ce qui recouvre ses pieds, les patrouilleuses lui demandent si elle aimerait des bottes. Mary décline et quitte en direction du Centre de services communautaires du Monastère avec un membre de sa famille, qui est apparu soudainement à nos côtés.

Deuxième arrêt: l’église Saint-Stanislas-de-Kostka

Bien qu’elles se déplaçaient exclusivement à pied à l’époque où leur fonction était encore au stade de projet pilote, les patrouilleuses prennent maintenant un véhicule afin de se rendre plus rapidement d’un secteur à l’autre et couvrir plus de terrain en l’espace d’une journée.

Les policières se dirigent vers l'église Saint-Stanislas-de-Kostka transportant une boîte en plastique.
Le duo de patrouille à pied sur le point de faire un don des anciennes bottes de leurs collègues. – photo: Devin Ashton-Beaucage

Dans leur minifourgonnette, les agentes Brazeau et Morin ont une boîte remplie de bottes qui appartenaient à leurs collègues du poste de quartier 38. 

Elles vont les offrir à La Maison des Amis du Plateau-Mont-Royal, qui occupe le sous-sol de l’église Saint-Stanislas-de-Kostka, située sur le boulevard Saint-Joseph.

Malgré l’utilisation d’un véhicule, l’objectif demeure des visites à pied pour assurer une plus grande accessibilité.

«L’accessibilité, ça fait vraiment une énorme différence [...] On veut être à l’écoute des gens», explique le commandant du poste de quartier 38, Sylvain Malo.

Il encourage d’ailleurs la population à communiquer avec la police et à lui fournir des informations, de manière à mieux orienter ses priorités.

Le commandant Malo pose, souriant, en fixant la caméra, les mains sur la surface de son bureau.
Le commandant Sylvain Malo derrière son bureau au poste de quartier 38. – photo: Devin Ashton-Beaucage

Les parcours des patrouilleuses à pied sont influencés par les demandes et informations obtenues auprès de personnes qu’elles rencontrent sur le territoire du Plateau-Mont-Royal.

«Elles sont là pour aller chercher de l’information», indique le commandant Malo, notant que leur travail de terrain, qui consiste entre autres à identifier des problématiques, en est un de prévention. «C’est vraiment de l’information précieuse qu’elles vont rapporter aux équipes.»

«Ça fait en sorte que, dans l’ensemble, on a vraiment une meilleure lecture de notre environnement, qui nous permet de savoir où on agit, où on agit moins, et d'être aux bons endroits.»

En ce qui concerne les impacts positifs de la patrouille à pied, le commandant Malo souligne qu'au-delà de la fonction, Brazeau et Morin elles-mêmes y sont pour quelque chose. Les deux agentes ont le profil de l’emploi, selon lui. 

«Il faut être accessible et souriant. Si tu as l’air bête et que tu es dans ta bulle, tu n’es pas à ta place pour faire ce travail-là.»

Troisième arrêt: le parc Laurier

Une fois les bottes distribuées, les agentes se lancent à la rencontre d’un homme qui fréquente le chalet du parc Sir-Wilfrid-Laurier. Véronique Brazeau dit être entrée en contact avec lui pour la première fois la semaine précédente. 

Il aurait besoin de soins pour sa jambe, mais refuse obstinément d’obtenir de l’aide. L’objectif est donc de créer un lien de confiance avec lui avant de revenir avec des intervenants du réseau de la Santé. 

Pour ce faire, une nouvelle collaboration est en place depuis la fin janvier. «On a commencé [...] une patrouille mixte avec des intervenants sociaux du CIUSSS (Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux)», explique Isabelle Morin.

Cette initiative permet aux soins liés à la santé physique et mentale de se rendre jusqu'aux personnes non logées, qui peuvent se montrer réfractaires à se déplacer vers des points de service

L’homme en question ne semble toutefois pas se trouver dans les environs du parc. Il faudra reporter le plan d’intervention.

On voit le groupe d'enfants flou, au loin près de la clôture de la piscine du parc, alors que les deux policières regardent dans leur direction, tout près de la caméra, à la droite du cadre.
Les agentes Morin et Brazeau saluent un groupe de jeunes enfants qui traversent le parc. – photo: Devin Ashton-Beaucage

Dirigeant ensuite leurs regards vers les terrains sportifs au nord, elles aperçoivent une tente. Elles s’y rendent et demandent si la personne occupante requiert de l’aide. 

Sans sortir, un homme leur répond qu’il n’a besoin de rien. Elles le connaissent. C’est un visage connu du secteur; une présence tranquille qui s’est intégrée au paysage d’une artère commerciale.

Isabelle Morin et Véronique Brazeau sont debout, faisant face à la tente jaune dont le sommet apparaît au bas du cadre.
Ayant repéré une tente dans le secteur des terrains sportifs du parc Laurier, les patrouilleuses s'informent auprès de son occupant. – photo: Devin Ashton-Beaucage

Quatrième arrêt: Milton-Parc

Le petit quartier du sud-ouest de l’arrondissement fait souvent parler de lui à cause d’enjeux liés à l’itinérance et à la criminalité. Les symptômes persistants ressentis par certains résidents ont mené à des dénonciations récurrentes devant le conseil d’arrondissement.

Le poste de quartier 38 considère qu’il s’agit d’un secteur prioritaire.

Sur l’avenue du Parc, à proximité de la rue Prince-Arthur, Isabelle Morin offre une paire de gants à une dame installée dans un abribus. Cette dernière affirme que l’organisme de soutien aux personnes en situation d’itinérance du secteur, La porte ouverte, lui a montré sa porte.

Se dirigeant vers l’entrée ouest des Galeries du Parc, elle et l’agente Brazeau prennent des nouvelles de deux personnes qui s’y trouvent avant de faire leur chemin vers l’intérieur. 

Passant par une zone quelque peu délaissée du centre commercial, les policières pointent l’endroit où se trouvait autrefois le poste 19 du SPVM. Les locaux semblent inoccupés.

Véronique Brazeau est accotée sur un comptoir, à côté d'un présentoir de biscuits. L'agente Morin
Les patrouilleuses en discussion avec des commerçantes des Galeries du Parc. – photo: Devin Ashton-Beaucage

Au niveau du sous-sol, une dame derrière le comptoir du Bistro Van Houtte demande aux deux agentes d’aller jeter un œil dans les espaces de rangement des commerçants. Ceux-ci se trouvent dans une section recluse du centre d’achat et elle craint de s’y rendre par elle-même. 

Rendues sur place, les agentes Brazeau et Morin trouvent des effets personnels qui traînent sur le sol: un manteau et des bottes. Ils semblent toutefois avoir été délaissés, puisqu’aucune autre présence humaine n’est perceptible dans l’endroit.

De retour dans la section des commerçants, le duo se rend à l’épicerie Metro. Malgré certaines altercations observées, on dit avoir noté une accalmie au cours des deux dernières semaines. Moins de seringues ont été trouvées dans les environs pendant cette période. 

Ces impressions sont partagées par d’autres personnes interrogées par les patrouilleuses pédestres. 

C’est le cas d’une dame, croisée dans les escaliers menant vers la sortie, qui se montre ravie d’apercevoir les deux agentes, qu’elle qualifie de ses «préférées». Elle est tout aussi élogieuse à l’égard de leur commandant, Sylvain Malo, qui fait un «travail exceptionnel», à son avis.

Une hypothèse avancée pour expliquer l’accalmie voudrait que la température froide des derniers temps y ait été pour quelque chose. Des opérations du SPVM ont aussi mené aux arrestations de 22 personnes en lien avec le trafic de stupéfiants au cours du mois de janvier.

Les deux agentes sont des dos, face à la murale située à côté de l'église Notre-Dame-de-la-Salette.
Resurgissant à la surface, le duo longe l'avenue du Parc en direction sud. – photo: Devin Ashton-Beaucage

De retour à l’extérieur, sur l’avenue du Parc, quelques personnes sont installées dans l’entrée d’un commerce, à quelques pas de l’église Notre-Dame-de-la-Salette, où se trouvent les locaux de La porte ouverte. 

Parmi eux, les agentes remarquent une femme avec plusieurs ecchymoses au visage. Elle dit être tombée. 

Lors de la discussion entre les trois femmes, un homme du groupe titube du trottoir au bord de rue en leur lançant des “fuck you”. Il est difficile de déterminer s’il leur envoie sérieusement ses invectives, s’il s’agit plutôt de taquineries ou s’il le sait lui-même. 

Somme toute, les échanges se font dans une ambiance tranquille, malgré quelques pointes. Isabelle Morin et Véronique Brazeau sont déjà connues par certains des individus présents.

Cinquième arrêt: un retour au poste

Refaisant chemin vers le nord-est, les patrouilleuses croisent un homme quelque peu agité qui parle seul à proximité de la sortie Saint-Joseph du métro Laurier. Ce n’est pas un habitué du quartier, selon elles. Du moins, elles ne le reconnaissent pas. 

Elles lui demandent s’il a besoin de quelque chose. Sa réponse semble pencher vers un «non». Avant de repartir, elles l’incitent à ne pas crier pour éviter de faire peur aux autres personnes autour de lui.

Non loin de là, d’autres véhicules du SPVM sont passés en urgence avec leurs gyrophares allumés. Ils se rendent à l’autre sortie du même métro, sur l’avenue Laurier.

Quelques minutes plus tard, les agentes Brazeau et Morin reçoivent la photo d’une femme auprès de laquelle leurs collègues sont intervenus. Compte tenu de la proximité que les deux policières ont avec des personnes sur le terrain, on cherche à savoir si elles reconnaissent la dame en question. Ce n’est pas le cas.

Le duo pose devant leur véhicule, stationné à proximité du poste de quartier 38.
«C'est épeurant», lance Véronique Brazeau, anticipant la fin du chapitre de sa vie qui l'a vue côtoyer quotidiennement Isabelle Morin au sein des forces policières montréalaises. – photo: Devin Ashton-Beaucage

La carrière des «sœurs bleues» tire à sa fin

Avec la fin d’une nouvelle journée de patrouille s’approche également la fin d’une carrière.

À 51 et 52 ans, il ne reste à Véronique Brazeau et Isabelle Morin que quelques mois de travail sur le terrain avant de prendre officiellement leurs retraites à la fin de l’été 2026. 

L’histoire qui lie leurs parcours dépasse la création de leur patrouille à pied de plusieurs années. En tout, elles font équipe au sein du SPVM depuis 26 ans.

«On dit qu’on est les sœurs bleues», lance l’agente Morin en riant. Évoquant la notion de «deuxième famille», les deux policières racontent avoir accouché le même soir.

Et tout comme Claude Legault et Réal Bossé l’ont fait dans l’univers fictif de Podz, elles avaient adopté le véhicule 19-2 à l’époque où le poste 19 était encore en fonction dans Milton-Parc.

«C’est un gros morceau qui va partir de ma vie. C’est une partie de notre identité», confie Véronique Brazeau.

«On ne sera plus policières. On l’est 24 heures sur 24, peu importe où on va. C’est vraiment bizarre.»

«Dans nos têtes, on va sûrement l’être encore», réagit de son côté Isabelle Morin, se projetant dans l’avenir avec amusement. «On va arriver quelque part en étant hyper stimulées. On va regarder partout, comme au travail!»

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