Campements dans Le Plateau: questionnements autour des zones de tolérance

Alors que les tentes se multiplient dans Le Plateau, le protocole de gestion des campements de la Ville de Montréal suscite doutes et prudence.

Des tentes, des bacs de récupérations et d'autres objets disparates sont éparpillés sur et autour du site d'Entrepôt 77.
Sans dire qu'il s'agit d'une zone de tolérance, la conseillère Marie Plourde estime que l'Entrepôt 77 est un lieu plus propice que d'autres pour installer des campements. – photo: Devin Ashton-Beaucage
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Quelques mois après la publication de son protocole de gestion des campements, la Ville de Montréal prévoit se battre en justice pour faire déplacer les tentes installées sur le skatepark Van Horne. 

Le protocole avait introduit le concept de «zones de tolérance», soit des «espaces sécuritaires» où les arrondissements pourraient relocaliser certains campements «en raison d’enjeux de sécurité, pour des motifs de gestion de l’espace public ou d’autres motifs prévus par le protocole».

En entrevue avec Mon Plateau en février, la conseillère de la Ville responsable des dossiers du développement social et de l’itinérance au Plateau-Mont-Royal, Maeva Vilain, avait dit que l’arrondissement n’était «pas prêt» à définir de telles zones, compte tenu des responsabilités juridiques qui s’y rattacheraient. 

«Ces zones doivent respecter les normes de sécurité définies à l’annexe du protocole et être aménagées dans une perspective de réduction des risques, de respect des droits de la personne et de dignité des personnes concernées», précise le Protocole municipal de gestion des campements.

Le "bowl" du skatepark est recouvert de graffitis. À gauche, acoté sur la clôture du chemin de fer, on peut voir des campements.
Les tentes installées sur le site du planchodrome du Mile End pourront rester en place, avait tranché le juge Alexander Pless, en juin. – photo: Devin Ashton-Beaucage

Le Plateau avance avec précaution

Or, plusieurs tentes se sont ajoutées au paysage du Plateau-Mont-Royal au cours de l’été.

Ce fut notamment le cas au parc Lucia-Kowaluk, dans Milton-Parc, mais aussi sur et aux alentours du site de l’Entrepôt 77, dans le nord du Mile End. Il s’agit de l’espace situé entre le terrain de basketball extérieur et l’extrémité ouest du Champ des Possibles. 

Questionnée à savoir si ce dernier est devenu une zone de tolérance de l’arrondissement, la conseillère du district concerné, Marie Plourde, évite à la fois de confirmer et de nier cette possibilité. 

«Je ne peux pas dire ça. Je ne peux pas pas dire ça non plus», répond-elle. «Ce n’est pas une zone de tolérance officielle, mais disons qu’on les accueille», poursuit-elle, notant que les lieux sont plus propices que d’autres pour installer un campement et sont situés à quelques pas d’une toilette publique autonettoyante. 

Marie Plourde, devant le terrain extérieur de basketball du Mile End.
«On attend de voir si le protocole tient la route [sur le plan] juridique», note Marie Plourde. De toute manière, un jugement de la Cour supérieure du Québec empêche l'arrondissement de proposer «des sites alternatifs» aux occupants des campements, pour l'instant, rappelle-t-elle. – photo: Devin Ashton-Beaucage

La conseillère Plourde note toutefois que Le Plateau attend encore d’obtenir certaines réponses avant de créer des zones de tolérance officielles. 

«Quels sont les services qu’on doit fournir? Est-ce que ça suffit, ce qui est proposé dans le protocole?»

«Une forme d’abandon»

«La “tolérance” est simplement un autre mot équivalent à laisser les gens tranquilles, ce qui est une forme d’abandon», tranche Anna Kramer, professeure adjointe à l’École d’urbanisme de l’Université McGill. 

«La politique des campements génère beaucoup de questions par rapport à qui a le droit de demeurer où», indique-t-elle, disant avoir observé une tendance au démantèlement plus généralisée avant la publication du nouveau protocole de la Ville, en février.

Elle est tout de même inquiète du protocole actuel et du rôle «préventif et de proximité» qu'il accorde à la police. Elle estime qu’il mènera à des décisions arbitraires et note que des évictions ont tendance à être imposées après un certain temps. Les autorités municipales auraient tendance à se préoccuper face à l’apparition de structures «plus permanentes».

Il est à noter que la professeure adjointe de McGill affirme ne pas avoir communiqué avec des représentants municipaux. Ses recherches l’ont plutôt menée à discuter avec des personnes qui habitent dans des campements montréalais.

Certains d’entre eux ont des emplois, souligne-t-elle. «Il y a aussi des gens qui vivent dans les campements qui ne peuvent pas travailler à cause de handicaps, de maladies chroniques ou parce qu’ils souffrent de traumatisme et d’abus.»

Dans le contexte de crise, elle considère que la gestion du marché de l’habitation doit être repensée de manière à favoriser davantage le logement abordable.

Au loin, parmi quelques arbres, sur un terrain de terre, on peut voir quelques tentes et beaucoup d'objets traîner.
Un campement du Plateau Est, en avril. – photo: Devin Ashton-Beaucage

Des services et des logements

Mme Kramer note également que les occupants des campements ne bénéficient pas forcément de ressources et de mesures de soutien, comme la collecte de matières résiduelles, de l’eau courante, des toilettes, des sources de chaleur et des abris.

Semblant répondre à la question de Marie Plourde sur les services à offrir, elle suggère de s’inspirer de ceux offerts sur des terrains de camping. 

Si le protocole municipal indique que la «Ville peut faciliter l’accès à des installations sanitaires dans les campements», il n’est toutefois pas inscrit qu’il s’agit d’une obligation.

D’autre part, une brigade de propreté spécialisée dans le nettoyage des campements, qui se rend notamment dans Le Plateau-Mont-Royal, a été créée.

Adopter des mesures plus humaines pour assurer la sécurité

Anna Kramer rappelle que la sécurité, surtout en ce qui a trait aux risques d’incendie, est souvent l’argument le plus utilisé pour justifier le départ d’un campement.

Les astuces auxquelles recourent certains occupants pour se garder au chaud, comme partir des feux avec des matières inflammables ou l’usage de bonbonnes de propane pour alimenter des sources de chaleur, représentent effectivement des risques. 

Cependant, «les risques d’incendie existent aussi dans des maisons, et on en voit brûler constamment», relativise la professeure. Elle ajoute qu’il en va de même pour ce qui est des activités de trafic illicite. «Ça ne correspond pas nécessairement au statut d’habitation.»

Elle estime donc que la Ville doit assurer la sécurité tout en prenant en considération les besoins des personnes non logées.

«Est-ce qu’on veut distribuer un paquet d’extincteurs d’incendie? [...] Ou, est-ce qu’ils vont complètement bannir toute source de chaleur, ce qui rendra la vie encore plus dangereuse pour les gens [dans les campements], parce qu’ils vont geler?», lance-t-elle.

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